Le lien social ça s’entretient ?

Et si nous étions en train de perdre l’habitude des autres ?
Jamais nous n’avons eu autant de moyens de rester en contact. Pourtant, les jeunes sont parmi ceux qui déclarent le plus souffrir de solitude.
Selon l’OMS, 17 à 21 % des 13-29 ans en souffrent. En Angleterre, la proportion de jeunes déclarant n’avoir aucun ami proche serait passée d’environ 1 sur 100 en 2014 à 1 sur 20 aujourd’hui.
Alors, coupables les réseaux sociaux ? Sans doute un peu , mais c’est probablement très réducteur…
La question plus profonde pourrait être : Être connecté, est-ce encore être en relation ?
Il y a un siècle, Martin Buber distinguait déjà deux manières d’être avec l’autre : Je-Cela et Je-Tu.
Dans le « Je-Cela », l’autre est d’abord envisagé à travers ce qu’il peut m’apporter. Dans le « Je-Tu », je rencontre une personne qui existe indépendamment de mes besoins et que je ne maîtrise pas.
Une véritable relation est donc nécessairement inconfortable. L’autre peut me surprendre, me contredire, me décevoir, ne pas répondre quand je le souhaite. Et de surcroit, il peut attendre quelque chose de moi.
Or nos outils numériques m'habituent progressivement à répondre plus tard, à éluder, sélectionner, masquer, quitter, à choisir ceux qui me ressemblent ou évincer ceux qui me déplaisent...
L’IA va encore plus loin : elle est dispo jour et nuit, m’écoute patiemment, ne se vexe jamais et s’adapte toujours à moi. Elle peut me donner l’impression d’être toujours là pour moi. Mais elle n’aura jamais besoin que je sois là pour elle.
C’est peut-être là que la solitude devient une question existentielle.
Frankl décrit l’être humain comme fondamentalement autotranscendant : je m’accomplis en me tournant vers quelque chose à réaliser ou quelqu’un à aimer, plutôt qu’en cherchant directement mon propre accomplissement.
Face à la solitude, je peux me demander naturellement : « Qui est là pour moi ? »
Mais Frankl m’ invite à retourner la question : « Pour qui suis-je là ? »
Le problème de notre époque n’est donc peut-être pas seulement que je manque de relations.
Mais que je perds l’habitude de ce qu’une véritable relation exige de moi.
Références
WHO Commission on Social Connection, From loneliness to social connection: charting a path to healthier societies, World Health Organization, 30 juin 2025
Ellie Harris, Conor Carleton, Avnee Morjaria, Hollie Wright, Jamie O'Halloran, Kshama Saju, The loneliest generation: What it is like to grow up in England today, Institute for Public Policy Research (IPPR), 1er septembre 2026.
Martin Buber, Je et Tu, Aubier






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